1 juin 1999

D?EXPRESSION AU NIGÉRIA; DÉCÈS D?UN JOURNALISTE


Au Nigéria, les journalistes voient l’élection du Président Olusegun Obasanjo, qui est entré en fonctions le 29 mai, d’un œil où se mêlent l’optimisme et le doute. C’est du moins ce que signale le Centre du journalisme indépendant (IJC) dans “4th Estate”, un nouveau magazine bimensuel publié avec la collaboration d’un groupe appelé “Journalists for Democratic Rights” [Journalistes en faveur des droits démocratiques] (JODER). Le magazine, publié avec le soutien, entre autres, de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), se donne pour mission de “signaler toutes les infractions à la liberté d’expression, d’opinion, d’association et à la liberté des médias au Nigéria”. Dans l’éditorial du premier numéro, le directeur Tony Iyare déclare que la revue entend “tout mettre en œuvre pour remplir sa mission [qui est] de galvaniser les médias pour qu’ils répliquent à toutes les politiques dictatoriales qui entravent la liberté
de la presse et la démocratie”. Dans l’article-couverture, intitulé “Obasanjo : ami ou ennemi”, Adewale Adeoye examine les perspectives qui s’ouvrent pour les médias
libres sous le nouveau régime. Il affirme que les journalistes se rappellent très bien
qu’à l’époque où il était Président, il y a vingt ans, Obasanjo était considéré comme un
ennemi des médias et qu’il a promulgué contre eux un certain nombre de lois
répressives, qui sont toujours en vigueur. Encore récemment, il a affiché son mépris et
son hostilité envers les journalistes, ce qui en a amené certains à dire qu’il n’a pas
changé. D’autres par contre, poursuit “4th Estate”, espèrent toujours qu’il sera différent en tant que président élu démocratiquement.

Selon le “Media Monitor” (no 4-21, 31 mai) de l’IJC, Obasanjo, qui n’était pas encore
entré en fonctions à cette date, a dit aux artisans des médias le 25 mai de pratiquer un
“journalisme responsable, afin de contribuer de manière positive à l’essor du pays”. Il a
déclaré que les médias “ont des comptes à rendre, comme les autres bras du
gouvernement dans toutes ses activités”. Lors d’un dîner offert par le Président sortant, le général Abdulsalam Abubakar, aux cadres administratifs des médias, Obasanjo a
déclaré : “Vous devez être vraiment imprégnés de ce que j’appelle la responsabilité intérieure ou, si vous voulez, la responsabilité de la presse vis-à-vis de la société”. “Je crois très sérieusement à la liberté, a-t-il conclu, mais pas à celle de se promener à moitié nu. Ma liberté est limitée parce que je ne peux pas me promener tout nu dans l’hôtel, sinon cela voudrait dire que je suis fou.”

Le 27 mai, l’Union des journalistes d’Afrique de l’Ouest (UJAO) a rendu publique une déclaration dans laquelle elle rappelle “le rôle historique des journalistes et des
groupes de défense des droits de la personne qui, en dépit de la brutalité de la
répression, ont combattu sans relâche pour ramener la démocratie au Nigéria”. Le
président de l’UJAO, Kabral Blay-Amihere, a déclaré “espérer ardemment que la période de répression, que des journalistes nigérians et d’autres aussi ont payée de leur vie et qui a vu un grand nombre de personnes prendre le chemin de la prison ou de l’exil, est maintenant close. [...] Il est réconfortant de noter que la nouvelle
Constitution nigériane de 1999 contient des dispositions qui garantissent aux médias la
responsabilité de faire rendre des comptes au gouvernement devant la population du
Nigéria [...] il y a encore en vigueur 21 lois répressives dirigées contre les médias.
Voilà le triste legs de l’époque militaire. Le nouveau gouvernement doit agir rapidement
et abolir toutes ces lois draconiennes et montrer ainsi sa détermination à respecter le
droit démocratique.”

Au moment où Obasanjo prend les rênes du pouvoir, Reporters sans frontières (RSF)
rappelle les cas de plusieurs journalistes nigérians tués ou porté disparus dans
l’exercice de leur profession. Le 24 mai, Sam Nimfa-Jan, reporter à la revue “Detail”, a été tué pendant qu’il assurait la couverture d’une manifestation à Kafanchan. Les émeutes ont éclaté, dit RSF, après la nomination d’un chef traditionnel musulman dans une région où vivent deux groupes minoritaires non musulmans. Le 18 avril, Fidelis Ikwuebe, journaliste pigiste qui collaborait au quotidien “The Guardian”, a été tué pendant des affrontements entre groupes ethniques dans l’État d’Anambra. Le 13 avril, Belade Fasasi, qui militait activement à l’Association nationale des femmes journalistes (NAWOJ), et qui avait été trésorière de la section locale de Lagos du Syndicat des journalistes du Nigéria (NUJ), était abattue à Ibadan par trois inconnus armés. Le 4 mai, le président de la section locale de Lagos du NUJ et rédacteur en chef adjoint du journal “Vanguard”, Lanre Arogundade, était accusé de meurtre par le juge en chef d’Ibadan. On croit généralement que cette affaire n’est qu’un coup monté. Arogundade a été remis en liberté sous caution, mais les accusations pèsent toujours. RSF rappelle aussi le cas de Bagauda Kaltho, correspondant de la revue “The News” en poste à Kaduna, arrêté par la police en février 1996 et présumé mort, et celui de Chunedu Offoaro, reporter au “Guardian”, porté disparu depuis mai 1996.

Le 27 mai, ARTICLE 19 a publié un rapport qui suscite de vives inquiétudes à propos
des violations des droits de la personne au Nigéria. Intitulé “Censorship and
Democratic Transition in Nigeria” [Censure et transition vers la démocratie au Nigeria],
le rapport affirme que la démocratie ne triomphera pas tant que le nouveau Président
ne résoudra pas la “situation explosive dans la région du Delta [du Niger], où les
collectivités continuent à se battre pour la reconnaissance de leurs droits
fondamentaux et pour être entendues, malgré la censure et le harcèlement officiels”.
ARTICLE 19 “analyse la structure de la censure au Nigéria, et met un accent particulier sur la région du Delta. Les abus de pouvoir commis récemment, y compris l’arrestation de journalistes et de dirigeants syndicaux, pour des motifs purement politiques, de même que l’attribution de très lucratifs contrats d’exploitation pétrolière à des officiers
supérieurs de l’armée, tout cela montre le chemin à parcourir avant d’en arriver au
Nigéria à une administration publique honnête, juste et démocratique.” ARTICLE 19
constate “le manque de progrès dans la réforme du droit et le respect des droits
fondamentaux de la personne pendant la transition vers le pouvoir civil, à laquelle
préside le général Abubakar.” Pour plus de renseignements, communiquer avec Ilana
Cravitz à ARTICLE 19, Lancaster House, 33 Islington High St., London N19LH, U.K.;
téléphone : +44 171 278 9292; télécopieur : +44 171 713 1356; courrier électronique :press@article19.org; site web : http://www.gn.apc.org/article19/.">mailto:press@article19.org">press@article19.org;">http://www.gn.apc.org/article19">http://www.gn.apc.org/article19/.">mailto:press@article19.org">press@article19.org;site web : http://www.gn.apc.org/article19/.">http://www.gn.apc.org/article19">http://www.gn.apc.org/article19/.
Le 27 mai, le groupe Human Rights Watch (HRW) et deux groupes de défense des
droits de la personne au Nigéria, la “Civil Liberties Organisation” [Organisation pour la
défense des libertés civiles] (CLO) et le “Constitutional Rights Project” [Projet de
défense des droits constitutionnels] (CRP), ont fait parvenir au Président Obasanjo une
lettre dans laquelle ils déclarent qu’“après des décennies de régime militaire, le Nigéria
a des défis considérables à relever pour ramener le respect des droits de la personne
et la suprématie du droit. Il y a d’abord certaines mesures à prendre, que le Président
Obasanjo peut adopter pour montrer qu’il s’engage dans la bonne direction”. Entre
autres priorités, les trois groupes insistent sur “l’abrogation des décrets militaires répressifs, le retour à leur famille des corps de Ken Saro-Wiwa et de ses coaccusés pendus en 1995, et la transparence dans la rédaction de la nouvelle Constitution”. HRW vient également de publier un rapport sur la crise dans la région du Delta, intitulé “Crackdown in the Niger Delta” et qu’on peut trouver son site web à http://www.hrw.org.">http://www.hrw.org">http://www.hrw.org.">http://www.hrw.org">http://www.hrw.org.">http://www.hrw.org">http://www.hrw.org.
Le centre du PEN-USA West lance le 7 juin une campagne “pour rouvrir les cas de Ken
Saro-Wiwa et de nombre d’autres écrivains et journalistes persécutés sous le régime
militaire du Nigéria”. Les journalistes et anciens prisonniers politiques nigérians Kunle Ajibade, Niran Malaolu et Akinwumi Adesokan participeront au lancement de la
campagne, tout comme le docteur Owens Wiwa, frère de l’écrivain et défenseur de
l’environnement Ken Saro-Wiwa. M. Wiwa se rendra au Nigéria en juin pour prier le
Président Obasanjo de remettre le corps de son frère et ceux des huit autres militants
pendus avec lui le 10 novembre 1995 par le régime du général Sani Abacha. Le
Dr Wiwa rencontrera Obasanjo pour lui demander la révision officielle de ces
exécutions et la réhabilitation de Ken Saro-Wiwa.