15 novembre 2000

Xe Sommet ibéro-américain : à Cuba et en Colombie, la liberté de la presse est régulièrement violée. Espoir de changement au Pérou.


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(RSF/IFEX) - Ci-dessous, un communiqué de presse de RSF :


15 novembre 2000

Diffusion immédiate


Xe Sommet ibéro-américain

(Panama - 17/18 novembre 2000)


A Cuba et en Colombie, la liberté de la presse est régulièrement violée. Espoir de changement au Pérou.


Dans six autres Etats présents au Sommet, la presse doit faire face à de sérieuses menaces


Dans trois des vingt et un Etats participant au Xe Sommet ibéro-américain, la liberté de la presse a été régulièrement violée au cours des douze derniers mois : la Colombie, Cuba et le Pérou. Dans ce dernier pays, l'heure est néanmoins au changement. Dans six autres pays, au Chili, en Espagne, au Guatemala, au Mexique, au Panama et au Paraguay, cette liberté doit faire face à de sérieuses menaces : violence terroriste, législations liberticides, répression politique. Depuis le Sommet de La Havane de novembre 1999, le bilan est éloquent : cinq journalistes ont été tués, huit incarcérés, quarante-deux interpellés, vingt-sept exilés, cent vingt-cinq agressés ou menacés et cent trente-six cas de pressions ou d'entraves à la circulation de l'information ont été recensés par Reporters sans frontières (RSF). Si, dans ces dix pays, les atteintes à la liberté de la presse ne sont pas toutes de la même gravité, ces Etats ont en commun de ne pas respecter ou faire respecter leur "engagement à respecter les droits de l'homme et les libertés fondamentales" proclamé chaque année dans la déclaration finale du Sommet.


Colombie : l'information prise en otage


Aujourd'hui, la menace contre la presse ne vient plus tant des narcotrafiquants que des groupes armés, qu'il s'agisse des Autodéfenses unies de Colombie (AUC - paramilitaires), ou des groupes de guérilla, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et l'Armée de libération nationale (ELN). Pour eux, les journalistes ne sont pas des témoins neutres du conflit : soupçonnés de soutenir "l'autre camp", ils sont devenus des "objectifs militaires". Ces groupes armés seraient responsables de la mort de Luis Alberto Rincon, Alberto Sánchez Tovar et Pablo Emilio Medina, assassinés entre le 28 novembre et le 3 décembre 1999.


Pour contraindre les journalistes à l'autocensure, ces groupes armés ne recourent pas aux seuls assassinats. Le 25 mai 2000, Jineth Bedoya, du quotidien El Espectador, est enlevée par les AUC après avoir mis en cause plusieurs de ses membres dans l'assassinat de détenus d'une prison de Bogotá. Bâillonnée et ligotée, puis droguée et frappée, la journaliste est abandonnée inconsciente dix heures plus tard à une centaine de kilomètres de Bogotá. D'après ses ravisseurs, il s'agissait de "donner une bonne leçon" aux journalistes qui critiquent leurs opérations. Trente-huit journalistes ont été enlevés depuis 1998, le plus souvent par la guérilla qui souhaite ainsi contraindre leurs rédactions à diffuser un communiqué de presse ou dénoncer les exactions commises par l'armée et les paramilitaires.


Menaces et agressions sont aussi fréquentes : d'après une enquête de l'Université de La Sabana, publiée en février 2000, 42,5 % des journalistes interrogés affirment avoir été menacés au cours de leur carrière. Et la situation continue à se détériorer : huit d'entre eux ont choisi le chemin de l'exil au cours des douze derniers mois. Parmi eux, Francisco Santos, le célèbre rédacteur en chef du quotidien El Tiempo, a quitté Bogotá, le 11 mars 2000, après avoir appris qu'il existait un plan des FARC pour l'assassiner. Celles-ci seraient excédées par l'engagement du journaliste contre les enlèvements en Colombie (estimés à 3000 en 1999).


Cuba : le seul Etat où des journalistes sont emprisonnés


Actuellement, trois journalistes sont toujours emprisonnés à Cuba : Bernardo Arévalo Padron, fondateur de l'agence de presse indépendante Línea Sur Press, condamné à six ans de prison en novembre 1997 pour "outrage" envers le chef de l'Etat ; Manuel Antonio González Castellanos, membre de l'agence de presse indépendante Cuba Press, arrêté le 1er octobre 1998 et condamné à deux ans et sept mois de prison pour "outrage" envers le président Fidel Castro ; Jesús Joel Díaz Hernández, membre de la Cooperativa Ávileña de Periodistas Independientes, condamné à quatre ans de prison en janvier 1999, son travail de journaliste ayant été considéré comme "socialement dangereux".


A Cuba, où la Constitution stipule que la liberté de la presse doit être "conforme aux objectifs de la société socialiste", seule la presse officielle est autorisée. Ce contrôle s'étend à Internet, dont l'accès est réservé à quelques privilégiés triés sur le volet. Dans ce contexte, les journalistes indépendants, une centaine regroupés dans une vingtaine d'agences de presse non reconnues par les autorités, continuent à faire l'objet de pressions pour les contraindre à abandonner leurs activités. Depuis le dernier Sommet, vingt-six ont été menacés de poursuites judiciaires, six ont été agressés ou menacés d'agression et trente-sept interpellations ont été recensées, sans compter les pressions sur les membres de leurs familles (expulsion de logement, menace de licenciement, harcèlement téléphonique, etc). Depuis le mois de juillet, Luis Alberto Rivera Leyva, directeur de l'agence APLO, a été menacé, interpellé ou placé en résidence surveillée à huit reprises. Poussés à bout, dix-neuf journalistes ont pris le chemin de l'exil depuis le 1er janvier 2000, portant à quarante le nombre de ceux qui ont dû fuir Cuba depuis 1995. Sur le plan légal, si la loi 88 adoptée en mars 1999 n'a pas été utilisée, elle menace toujours toute personne qui "collabore...avec des médias étrangers" ou "fournit des informations" susceptibles de servir la politique américaine. Le texte prévoit jusqu'à vingt ans de prison pour les contrevenants.


Malgré la répression, les rangs des journalistes indépendants grossissent : à peine une poignée au début des années 1990, ils sont aujourd'hui un peu plus d'une centaine grâce à la multiplication des sites Internet reprenant leurs articles à l'étranger et à la reconnaissance dont ils ont fait l'objet au cours du Sommet ibéro-américain de La Havane.


Pérou : un tournant qui reste à confirmer.


Au Pérou, la mise à l'écart de Vladimiro Montesinos, le chef du Servicio de Inteligencia Nacional (services de renseignements - SIN), a ouvert la porte au changement. Les négociations engagées entre le gouvernement et l'opposition sous les auspices de l'Organisation des Etats américains (OEA) ont déjà permis d'obtenir des avancées significatives : la réforme du système judiciaire, le démantèlement des services de renseignements et la restitution de sa nationalité à l'actionnaire majoritaire de la chaîne de télévision Frecuencia Latina. Si RSF considère ces décisions comme "un premier pas dans la bonne direction", l'organisation restera attentive à leur retranscription dans les faits.


Le 3 novembre, le Parlement péruvien a approuvé la suppression des Commissions exécutives du pouvoir judiciaire qui permettaient au pouvoir politique d'intervenir dans le fonctionnement de l'appareil judiciaire par un système de "juges provisoires". Ces dernières années, la justice était devenue un instrument de contrôle de l'information ou de sanction des médias "gênants". Pour autant, le mandat des juges provisoires, qui représentent 70 % du total des juges, n'est pas pour autant remis en cause alors que des doutes pèsent sur l'indépendance de certains d'entre eux. En mai 1999, deux juges qui venaient de prendre une décision favorable à sept journalistes connus pour leurs investigations sur le SIN ont été immédiatement remplacés par deux juges provisoires qui ont aussitôt annulé la décision de leurs prédécesseurs.


Le Parlement a également voté, fin septembre, le démantèlement du SIN. Dirigé pendant dix ans par Vladimiro Montesinos, ce service est impliqué dans de nombreuses affaires concernant des rédactions et journalistes ayant critiqué le gouvernement, l'armée ou le SIN : écoutes téléphoniques, menaces de mort ou de poursuites judiciaires, agressions, campagne de diffamation dans la presse populaire, etc. Parmi eux, Cecilia Valenzuela, directrice de l'agence en ligne imediaperu.com, a été agressée et suivie pendant plusieurs jours début septembre après avoir publié une série d'articles mettant en cause le SIN dans une affaire de trafic d'armes et de drogue. Le service des renseignements militaires (Servicio de Inteligencia del Ejército - SIE), également mis en cause dans plusieurs exactions, n'a pas été démantelé. RSF déplore qu'aucune enquête n'ait été commanditée sur les responsabilités du SIN et du SIE dans les agressions subies par la presse.


Enfin, le 8 novembre 2000, le décret retirant sa nationalité à l'homme d'affaires d'origine israélienne et actionnaire majoritaire de la chaîne de télévision Frecuencia Latina, Baruch Ivcher, a été annulé. Il avait été signé en juillet 1997, au lendemain de la diffusion par Frecuencia Latina d'un reportage mettant en cause le SIN dans une affaire d'écoutes téléphoniques. Ce dernier avait perdu du même coup le contrôle de Frecuencia Latina en vertu de la législation péruvienne qui interdit à un étranger de posséder un média. Cependant, le contrôle de sa chaîne n'a pas été restitué à Baruch Ivcher. Pourtant, dans cette affaire comme dans celle de Genaro Delgado Parker, directeur de la chaîne de télévision Red Global, privé du contrôle de sa chaîne après avoir affirmé que le chantage à la publicité permettait au gouvernement de dicter le contenu des journaux télévisés, la Commission interaméricaine des droits de l'homme (CIDH) a réclamé la restitution de leur chaîne aux deux hommes.


Chili, Panama et Paraguay : la presse face à l'Etat.


Au Panama, le pays hôte du Sommet, au Chili, et au Paraguay, c'est l'Etat qui continue de menacer la presse. Dans les deux premiers pays, des textes hérités de la dictature prévoient toujours des peines de prison pour des délits de presse. Dans le troisième, la presse fait les frais de l'instabilité politique.


Au Panama, Carlos Singares, le directeur du quotidien panaméen El Siglo a été incarcéré huit jours, fin juillet, sur ordre du procureur général de la Nation qui a considéré qu'un article publié par le quotidien "offensait [sa] dignité, [son] honneur et [son] rang". Au Panama, l'article 33 de la Constitution, les articles 173A, 175, 307 et 308 du Code pénal et les articles 202 et 386 du Code de procédure judiciaire prévoient encore des peines de prison dans des affaires de presse. Une quarantaine de journalistes sont actuellement poursuivis. L'incarcération de Carlos Singares prend à contre-pied l'espoir né, fin novembre 1999, avec l'abrogation des lois 11 et 68, dites "lois bâillons", qui prévoyaient la fermeture des journaux et de fortes peines d'amende.


Au Chili, la loi de la sécurité d'Etat sévit toujours : dix-sept journalistes ont été arrêtés et inculpés en vertu de ce texte depuis 1990. L'un d'entre eux est toujours en exil. Adoptée en 1958, cette loi prévoit jusqu'à cinq ans de prison pour "injure ou calomnie" envers les hauts représentants de l'Etat. Le 15 février 2000, José Ale a été condamné à être placé "sous contrôle judiciaire" pendant dix-huit mois pour avoir "injurié" Servando Jordan, l'ancien président de la Cour suprême, avant d'être gracié par Ricardo Lagos, le 6 juillet.


Au Paraguay, les tensions politiques remettent en cause la liberté de la presse. Au lendemain d'une tentative de coup d'Etat survenue le 18 mai 2000, l'état d'urgence a été décrété pendant quinze jours durant lesquels trois journalistes ont été incarcérés, un quatrième menacé d'arrestation et deux radios fermées. Trois mois plus tard, lors de l'élection du vice-président, les rédactions des stations Ñanduti et Radio Primero de Marzo, ont reçu des menaces ou fait l'objet d'agression pour leur couverture du scrutin.


Espagne, Guatemala et Mexique : la presse victime de la violence.


En Espagne, la situation de la liberté de la presse s'est nettement dégradée autour de la question basque. Le meurtre, le 7 mai 2000, de José Luis Lopez de Lacalle, chroniqueur et membre du conseil de rédaction de l'édition régionale du quotidien El Mundo au Pays basque, intervient après une période de menaces, de mises en garde, de publication de listes noires et s'inscrit dans une série d'attentats contres des médias et des journalistes. Ceux-ci ont été attribués le plus souvent au groupe indépendantiste armé Euskadi ta Askatasuna (ETA), qui avait qualifié, dans un communiqué publié en février 1999, de "chiens ennemis" les journalistes qui informent ou s'expriment contre "la construction de Euskal Herria (la terre basque)." Aujourd'hui la violence continue : quatre rédactions de journaux ont été la cible d'attentats depuis le mois de mai et deux journalistes ont échappé à de nouvelles tentatives d'assassinat. Une centaine de journalistes bénéficient aujourd'hui d'une protection officielle ou privée. Pour dénoncer cette situation, RSF a remis cette année son prix à Carmen Gurruchaga, du quotidien El Mundo, victime à plusieurs reprises de la violence terroriste.


Au Guatemala, les actes d'intimidation et les menaces se multiplient contre les défenseurs des droits de l'homme et les journalistes depuis que le Front républicain guatémaltèque (FRG) a repris le pouvoir, fin 1999. Au moins six journalistes ont été menacés alors qu'ils enquêtaient sur des militaires. Par ailleurs, le 27 avril, Roberto Martínez, photographe du quotidien Prensa Libre, a été tué alors qu'il couvrait des émeutes à Guatemala City. Le journaliste a été mortellement blessé par les tirs de vigiles d'un centre commercial que pillaient des manifestants.


Au Mexique, la violence et les pressions sont avant tout politiques. Cinq journalistes ont été menacés ou agressés. Parmi eux, Jaime Avilés, collaborateur du quotidien La Jornada, a reçu, le 21 octobre, un message de menaces par courrier électronique après avoir mis en cause le gouverneur de l'Etat de Tabasco, Roberto Madrazo, dans une affaire de corruption. Par ailleurs, deux journalistes ont été tués dans les Etats frontaliers avec les Etats-Unis, zone traditionnelle de trafics en tout genre. On ignore si ces crimes sont liés à leurs activités journalistiques.


Recommandations


RSF demande aux gouvernements de Colombie et d'Espagne de poursuivre leurs efforts en vue d'identifier les auteurs des assassinats des professionnels de l'information et de garantir la sécurité des journalistes.


RSF demande aux autorités cubaines la libération immédiate des trois journalistes actuellement emprisonnés, la reconnaissance de la liberté de la presse sans restriction, la reconnaissance des agences de presse indépendantes et la fin du harcèlement et des tentatives d'intimidation des journalistes indépendants. L'organisation demande également aux autorités cubaines de ratifier le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP).


RSF demande aux autorités péruviennes d'ordonner une enquête sur la responsabilité du SIN et du SIE dans les pressions dont ont été victimes plusieurs médias et journalistes au cours des dernières années. L'organisation demande également que le contrôle de leur chaîne soit restitué à Baruch Ivcher et Genaro Delgado Parker, conformément aux résolutions de la CIDH.


RSF demande aux autorités panaméennes et chiliennes de supprimer les peines de prison pour les délits de presse, et de supprimer les délits d'"injure" ou d'"atteinte à l'honneur". L'organisation rappelle que, dans un document du 18 janvier 2000, le rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression a affirmé que "l'emprisonnement en tant que condamnation de l'expression pacifique d'une opinion constitue une violation grave des droits de l'homme". De plus, dans sa Déclaration de principes sur la liberté d'expression adoptée en octobre 2000, la CIDH considère que les lois sur l'"outrage" aux fonctionnaires "portent atteinte à la liberté de la presse".


RSF demande aux gouvernements du Guatemala, du Mexique et du Paraguay d'enquêter sur les cas d'agressions ou de menaces des journalistes et de prendre des mesures afin d'assurer la sécurité de ces derniers. Elle demande par ailleurs aux autorités du Paraguay de respecter la liberté de la presse en toutes circonstances.




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Reporters sans frontières
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